GASPARD DELACHAUX

 

De la sculpture

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Pour présenter ma position de sculpteur aujourd'hui, le texte du catalogue "Méduse et double jeu", paru à l'occasion de l'exposition à la Galerie Alice Pauli en 1998

"Cette intuition d'être dans un rêve, de ne jamais être dans la réalité. Ce sentiment aussi de ne jamais se situer où il faudrait. D'où l'impression de ne pas connaître les règles d'un jeu auquel je participerais malgré moi.

Peut-être que nous jouons la vie chacun avec nos propres règles, chacun dans notre catégorie.

La vie comme un jeu. Un jeu terrible avec des vainqueurs et des vaincus. Des inégalités, des tirages au sort de la nature qui peuvent révolter. Un jeu dont certaines lois sont fixées de toute éternité: la naissance, la mort. Des normes sociales avec lesquelles on biaise un peu. Un code d'honneur personnel avec lequel on triche quelquefois...

Le jeu et surtout le sport, de plus en plus comme un culte pour notre charnière millénaire en plein chambardement. Redéfinition des conventions, nouvelles joutes, toujours plus loin dans le dépassement physique. Ajustements communautaires à trouver. Dans la sphère intime, nouvelles valeurs à définir. Encore une manière de se jouer de soi-même, de ruser avec celui qui se cache en nous?

 

Le double jeu (ou triple, etc.), parce que tout s'emboîte en poupées russes. Parce que mes sculptures (seules, en groupes, "installées", ou liées à l'architecture) miment souvent le jeu, se plaisent en ambiguïtés dans la partie que je me joue à moi-même, celle que je pratique dans le monde de l'art. Le jeu d'une société se déroulant dans une création qui n'est peut-être qu'un jeu divin...

 

Dans tous ces jeux, où est le je?

 

Celui d'un indécrottable raconteur d'histoires qui sont autant de paraboles de notre temps. Avec des êtres qui sont là, hybrides de plusieurs règnes, humains avec leur part animale, attachés à la terre, au végétal. Il y en a qui fanfaronnent, d'autres qui se concentrent, mais tous ont peur de perdre. Perdre leur dignité ou leur sérieux. Ou l'amitié du spectateur. Peut-être de perdre leur vie: Que se passe-t-il une fois la partie terminée? Tout s'arrête-t-il, les règles changent-elles. Y a-t-il une revanche?

Raconter des histoires donc. Les faire partager, faire réfléchir. Proposer un monde, emporter le spectateur dans la ronde immobile de ces personnages, emmener au delà de l'écorce, montrer ce qu'il y a sous la peau, sous la cuirasse de pierre: cette vie emprisonnée qui souhaite rester en mémoire du spectateur. Des êtres à réfléchir mais aussi à aimer.

Faut-il situer la scène dans un passé mythique, ou un futur de science fiction? S'agit-il de fossiles de temps immémoriaux ou de mutants à venir trafiqués génétiquement? Plus simplement d'êtres d'ici et maintenant, dans le présent de la visite du spectateur.

Tout un peuple qui semble assujetti à des règles arbitraires (mais où est l'arbitre?).

Des règles marquées souvent par des tracés: lignes de conduite, limites de terrain à ne pas dépasser, aire du jeu. Cadastre pour borner l'infini du monde, pour créer des territoires à apprivoiser.

Le visiteur est alors dans un multi-stade, comme un ethnologue sur une planète figée par sa présence. Il aurait eu le regard de la Méduse qui transforme tout ce qui vit en pierre.

 

Avant ce rassemblement sur la place publique, tout ce peuple de médusés, singes intelligents, hommes-chiens, monstres et accessoires divers ont fait partie d'un peuple invisible. Ces êtres un à un traversent une frontière qui les manifeste à notre monde.

 

Ils savent qu'il y a des dessins, des fiches dans des livres noirs couverts de leurs portraits. Des notes qui peuvent dormir des années avant qu'on les appelle. Ils entrent alors dans un bloc de pierre marqué à leur image. Souvent griffé d'un réseau de traces superposées avec celles d'autres êtres, ou eux-mêmes en tous sens. Les écailles vont leur tomber des yeux, les corps se secouer de leur gangue, repousser les éclats qui les masquaient.

 

Attaqués de toute part dans un bruit infernal, une poussière dense et suffocante, ils sont marqués, cautérisés, scarifiés par les meules à disques hurlantes, blessés, labourés par les burins, usés par les pierres à poncer. Brisés, polis, ils finissent par émerger de la masse informe.

 

Une métamorphose que je ne montre pas. Une alchimie d'atelier secrète, expéditive en rapport à cette lente élaboration. Une exécution rapide après un long procès. Une étincelle de temps face à la longue maturation de la roche, façonnée souvent par les dépôts organiques fossilisés au fond d'une mer disparue : un minéral qui a été vivant, mou avant de se pétrifier. Ce matériau va montrer un mouvement arrêté puis se dissoudra, érodé.

 

La pierre: j'aime cet arrêt sur image que permet ce matériau, cette fixation dans le durée, cette lourdeur de sens si connotée aujourd'hui. Mon esprit de contradiction est ici à l'oeuvre avec le malin plaisir de nager à contre-courant. De feinter avec l'accélération du temps. Sans doute. Mais aussi de tous les matériaux expérimentés et/ou proposés par la chimie moderne, la pierre est celui qui me laisse finalement le plus de liberté. Celui qui me permet d'inscrire mes histoires en marge. Un matériau qui implique aussi cette mise en oeuvre conjointe du physique et du mental. D'essayer de rassembler des bribes éparses pour en faire un être complet.

 

Une synthèse hasardeuse indispensable à une vision du monde. Qui occupe une vie, use à petit feu la force physique, rapproche les limites ultimes d'années trop courtes.

 

 

Le peuple des médusés n'en a cure. Ces monstres accèdent au visible pour un temps plus long qu'une vie humaine. Ils sont dans l'arène des idées, veulent s'agiter dans leur immobilité, sont pris de crampes dans leur effort arrêté, se gonflent sous leur peau de pierre.

 

C'est ce qui se donne à voir. Mais qui nous dit que ils ne vont pas reprendre leur sarabande sitôt que nous aurons le dos tourné. Échapper à la Méduse tout en restant dans le visible?"

 

Gaspard Delachaux

Janvier - Mai 1998